Vous voici quelque part qui n'est nulle part. Quelques écrans de mots, atteints par le même clic nerveux qui vous emporte partout ailleurs, et que l'on appelle, avec espoir, un lieu. Il y a quelque chose d'étrange dans le mot arriver appliqué à cela. Vous n'avez pas voyagé. Vous êtes encore là où se trouve votre corps, dans une pièce, dans un train, les mêmes onglets ouverts derrière celui-ci et le même bruit qui attend son tour. Et pourtant un seuil est une chose réelle même ici, et le franchir tient surtout à l'endroit où vous laissez votre attention se poser.
Ce lieu repose sur un pacte différent de la plupart des choses que vous atteignez ainsi. Il ne veut pas vous capturer, ni vous mesurer, ni vous retenir quelques secondes après le moment où vous comptiez partir. Il préférerait que vous veniez lentement, que vous partiez quand vous avez fini, et que vous emportiez quelque chose avec vous. Il ne vous demandera donc pas de respirer volontairement ni de poser une intention sur le seuil. Il remarque seulement que les gens arrivent souvent devant les écrans déjà à demi épuisés, tendus vers la prochaine demande, et il préférerait, si vous le voulez bien, ne pas être une exigence de plus.
Arriver pleinement n'est pas une chose qui se commande, et un lieu qui l'exigerait mentirait sur la façon dont l'attention fonctionne réellement. Certains jours, vous lirez ici les yeux grands ouverts. D'autres jours, vous lirez en diagonale, l'esprit à moitié ailleurs, puis vous dériverez de nouveau, et cela aussi est une sorte de visite, sans échec. L'invitation est plus petite et plus étrange que la présence. Il s'agit seulement de remarquer, une fois, ce avec quoi vous êtes entré, et de laisser cette remarque suffire.
Et l'arrivée ne tient pas en place. Vous vous installerez dans quelque chose, puis vous en glisserez, puis vous retrouverez le chemin, comme l'attention le fait toujours, si bien que le seuil se révèle moins une porte que l'on franchit une fois qu'un lieu que l'on ne cesse de refranchir aussi longtemps que l'on reste. Il ne vous impose rien de tout cela. Il laisse seulement la porte là où vous pouvez la trouver.
La façon dont vous franchissez le seuil
façonne ce que vous pourrez
rencontrer de l'autre côté.