La mémoire semble ce qu'on a de plus intime, et l'essentiel nous en est venu d'ailleurs. Nous en héritons bien plus que nous n'en faisons : les histoires qu'on nous a racontées avant que nous soyons en âge d'en douter, les rituels que nous gardons sans en connaître la source, les dates qui semblent importantes, les statues que nous croisons sans tout à fait les lire. Nous habitons une mémoire partagée comme nous habitons un paysage, façonnés par des contours que nous n'avons pas choisis et que, le plus souvent, nous ne voyons pas.
Tout cela qui a été abandonné, qui ne se retrouvera pour des générations, que dans les savanes bleues du souvenir ou de l'imaginaire, de plus en plus élimés.Édouard Glissant, Poétique de la Relation
Aussi le mot partagée demande-t-il qu'on y prenne garde. Une mémoire partagée n'est pas neutre, et elle ne se partage pas à parts égales. Toute société garde certaines de ses histoires et enterre les autres. Quelques-unes reçoivent les fêtes, les monuments et la place dans le manuel ; les autres sont reléguées aux marges, transmises à voix basse ou refoulées jusqu'à ce que leur absence même finisse par ressembler à la nature, à la forme évidente de ce qui aurait simplement été. Ce qu'un peuple appelle son passé est une sélection opérée par quelqu'un. Ceux dont on se souvient tout haut et ceux qu'on somme tout bas d'oublier, voilà une question de pouvoir avant d'être autre chose.
C'est pourquoi une lutte autour de la mémoire ne porte jamais sur le seul passé. Elle court sous les disputes sur les monuments qui restent debout et ceux qu'on abat, sur ce que les écoles ont le droit d'enseigner, sur une langue de nouveau enseignée aux enfants après un siècle où la parler valait punition, sur une vérité enfouie et la question de savoir si elle sera jamais dite. Contester la mémoire, c'est contester qui en est, et donc contester ce que l'avenir aura le droit de devenir.
J'ai voulu m'appuyer contre la digue de la mémoire, ou contre son envers de pénombre. Et la vie s'émiette ; et la trace vive se dilue.Assia Djebar, Vaste est la prison
Et la mémoire peut être reprise. Des gens rassemblent ce qui était voué à l'oubli, consignent les histoires qui ne sont jamais entrées dans le registre, enseignent la langue interdite, déterrent ce que quelqu'un avait mis tant de soin à enfouir. Il est facile de ranger cela sous le mot patrimoine, quelque chose de doux et de vaguement sentimental, et de passer à côté de ce que c'est vraiment : les lions qui commencent à écrire eux-mêmes l'histoire de la chasse. Cela change ce qu'est le collectif, car le collectif n'a jamais été la chose stable et commune qu'il prétendait être.
Ainsi la mémoire est bel et bien un espace collectif, mais pas un commun que tous détiendraient à parts égales. C'est un terrain disputé, où quelqu'un décide toujours, en partie à votre place, ce qui sera gardé et ce qu'on laissera se perdre. L'oubli est un choix, non une intempérie qui surviendrait d'elle-même ; le souvenir aussi en est un ; et l'un comme l'autre sont le plus souvent le fait de quelqu'un qui a intérêt au tour qu'ils prennent. Le rapport honnête à un passé partagé, c'est de continuer à demander à qui il appartient, et de garder la question ouverte, plutôt que de s'y installer comme s'il était achevé.