On nous apprend à voir le monde en morceaux : le sujet coupé de l'objet, le soi de l'autre, l'humain de la nature qui le porte, l'esprit du corps qui le véhicule. C'est une histoire bien rangée, et je crois qu'elle se défait au grand jour, dans l'air qui se réchauffe, dans la solitude que tant de gens disent éprouver au milieu de vies pleines de monde, dans le sentiment répandu que quelque chose d'essentiel a disparu sans qu'on puisse tout à fait le nommer. La carte n'a jamais été le monde, et à présent elle se déchire entre nos mains.
Je pars d'une autre image. Le monde est tissé, et ne cesse de se tisser, de perception, de relation et d'acte. Entrez dans une forêt et vous en faites partie avant d'avoir rien décidé : les arbres changent déjà l'air dans vos poumons, votre poids presse le sol, votre présence circule dans le chant des oiseaux.
Un espace d'espaces.
Raw.Space est un lieu pour l'entre-deux, à l'écran et sur papier : les fissures et les seuils, les portes où l'on n'est ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors et où quelque chose peut encore changer. Il a ses propres raisons d'être, et il reste brut à dessein, une clairière tenue ouverte pour ce que vous en ferez.
Il n'y a pas de centre unique.
Les cartes sont tracées par la main qui tient la plume, et ce qu'elles repoussent vers les marges est le plus souvent le centre de quelqu'un, vu de loin, le milieu d'un monde que le cartographe n'a jamais songé à regarder. Chaque lieu est le centre de lui-même, et aucun n'est seulement une marge.
Il en va de même de la figure seule qui se tient debout. Tout ce qui survit le doit à ses relations : avec les autres, avec le monde vivant, avec le sol qui porte tout cela.
Ce qui m'amène au mot nous. Un temps, cet espace a dit nous, comme s'il était un mouvement ou une organisation ; c'était une seule voix déguisée en foule, et j'ai cessé de le faire. Deux sortes de nous étaient pourtant en jeu, et une seule s'en va. Le pluriel institutionnel emprunté, qui tenait lieu d'un corps n'ayant jamais existé, a disparu. L'autre nous reste, parce qu'il a toujours été vrai : vous et moi, lecteur et écrivain, pris dans la même condition, déjà tous deux à l'intérieur du maillage. Et le je qui demeure est moins solitaire qu'il n'y paraît, fait de tout ce que j'ai lu, de tous ceux qui ont changé ma façon de penser, de langues que je n'ai pas inventées, et de vous, qui achevez chaque phrase dans un esprit que je ne verrai jamais. Un soi est un nœud de relations qui se trouve parler au singulier.
L'art et le design.
La conversation publique oscille souvent entre des messages qui disent aux gens quoi penser et des idées enfermées dans le jargon. L'art peut ouvrir un autre accès : un poème peut vous faire sentir le poids d'un mot que vous employez depuis toujours sans y prendre garde. Le design est la discipline qui donne à cette ouverture une forme qui tienne, travaillée dans des contraintes réelles et qui doit répondre à la personne de l'autre côté, qu'elle lise sur son téléphone dans le bus ou qu'elle ait le livre en main à la table de la cuisine.
À travers les différences.
J'ai vu des efforts pour contester l'ordre des choses creuser les divisions mêmes qu'ils voulaient guérir, et je préfère ne pas alimenter cette boucle. J'essaie donc de continuer à parler à travers les différences et d'aller et venir entre les langues et entre les façons de connaître, sans faire comme si les distances étaient plus courtes qu'elles ne le sont. Et c'est surtout avec moi-même que j'essaie de pratiquer cette traversée.
Le but est de laisser se parler la pensée critique, le militantisme et les communautés de pratique, l'art et le design, et de remettre ce qui en émerge à qui peut s'en servir. L'entrée se fait d'abord par les sens, par l'intuitif, par la chose faite, et de là vers des questions, puis vers ce que vous pourriez en faire. J'espère qu'il vous en restera davantage de confiance dans votre propre jugement et dans votre pouvoir d'agir, et le sentiment que d'autres mondes naissent déjà dans les lieux où nous apprenons à regarder.