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L'espace entre deux souffles

Le ticket indique 47 et l'écran au-dessus du guichet affiche 31. Personne dans la salle ne fait rien, et personne ne peut partir, parce que le numéro pourrait sauter pendant qu'on est au distributeur, et il faudrait alors tout reprendre depuis le fond. C'est une pause, en un sens, l'heure entre l'arrivée et le moment où l'on est reçu, tenue ouverte par quelqu'un qu'on ne voit pas, à des conditions écrites nulle part. Au téléphone, la même heure vient avec de la musique, huit mesures qui tournent en boucle, et une voix enregistrée qui vous assure toutes les deux ou trois minutes que votre appel est important pour nous.

L'attente vous dit où vous en êtes. En 1974, le sociologue Barry Schwartz soutenait que l'attente se distribue selon les mêmes lignes que le pouvoir : plus on estime que les heures de quelqu'un valent cher, moins il en passe à attendre qui que ce soit. Le chef de service fait rarement antichambre chez son patient. « L'attente est une des manières privilégiées d'éprouver le pouvoir », écrit Bourdieu, et surtout celle qui diffère sans jamais tout à fait éteindre l'espoir. Attendez des années des papiers, une date d'audience, un logement social, et une vie peut passer à faire et défaire ses valises dans la même pièce, sans jamais vraiment commencer.

La pause qu'on achète ressemble beaucoup à celle-ci, vue du dehors : un week-end de silence dans une ferme aménagée, les téléphones enfermés dans une pochette à l'entrée, une cloche pour commencer et une cloche pour finir, des heures de rien mesurées à la minute. Dans les deux salles, quelqu'un d'autre tient l'horloge. La différence est dans les conditions. Là-bas, on sait quand sonnera la dernière cloche, et l'on peut partir quand on veut sans rien perdre d'autre que le prix payé, ce que personne dans la salle d'attente ne peut faire. À ces conditions, le temps vide peut laisser une pensée finir d'arriver et une décision se poser sans qu'on la pousse. La salle d'attente enseigne autre chose, un peu plus à chaque visite : que d'autres disposent de vos heures.

À seize heures, l'écran s'arrête à 44 et une voix annonce que le bureau ferme. Les numéros 45 et suivants sont priés de revenir demain, et la plupart reviendront.