Une tasse de café laisse un rond sur la table : la tasse était là, la tasse n'y est plus, et le rond est le simple fait que cela a eu lieu. Ce qui dure est souvent de cet ordre : une marque laissée par quelque chose déjà en partance.
Ce que nous appelons stable n'est qu'un rythme de changement plus lent, plus régulier et plus clément, et toujours entièrement fait de choses de passage. La personne qui vit dans la même maison depuis quarante ans habite elle aussi l'éphémère, seulement plus lentement : la peinture s'écaille, la chaudière est changée deux fois, la moquette du couloir garde les creux d'un piano vendu il y a des années, et l'amour dans la maison ne cesse de changer de forme.
Faire un lit que vous déferez ce soir, avec des draps qu'il faudra laver d'ici la fin de la semaine, c'est un petit ouvrage de soin bâti en sachant pleinement qu'on le défera. Vous lissez quand même la couette, vous alignez les oreillers, et la chambre s'en porte mieux pour les quelques heures que cela dure.
Une phrase obéit aux mêmes conditions. Chaque mot doit céder la place au suivant pour qu'une phrase existe ; un mot qui refuserait de céder serait une note tenue qui ne va nulle part. Il en va un peu de même pour la pensée : celle qui ne lâche jamais se durcit en obsession, et celle qui ne se pose jamais ne se laisse pas tenir en place assez longtemps pour servir. Le sens vit dans la tenue et le lâcher, ensemble.
La résignation entend tout cela et conclut que rien n'a d'importance. Le rond, le lit fait et les creux dans la moquette disent le contraire ; ils comptent tant qu'ils durent, et certains bien après. S'engager envers un lieu ou une personne, c'est promettre d'en prendre soin à mesure que tout change, vous compris.