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Définitif, pas tout à fait

Une tasse de café laisse un rond sur la table. Ce rond témoigne à la fois d'une présence et d'une absence : la tasse était là, la tasse n'y est plus, et ce qui demeure n'est ni la chose ni son départ, seulement le fait que cela a eu lieu. Ce qui dure est souvent de cet ordre : une marque laissée par quelque chose déjà en partance.

C'est justement la condition pour que les choses tiennent, et non la menace qui pèserait sur elles. Un arbre qui ne perdrait jamais une feuille étoufferait sous sa propre abondance. Une rivière qui refuserait de couler croupirait et mourrait. Ce que nous appelons stable n'est qu'un rythme de changement plus lent, plus régulier et plus clément, et toujours entièrement fait de choses de passage.

Imaginez le geste de faire un lit que vous savez devoir défaire ce soir, avec des draps qu'il faudra laver. Lisser la couette, aligner les oreillers, c'est une petite architecture de soin, bâtie en sachant pleinement qu'on la défera. C'est à même l'impermanence que vous habitez, plutôt qu'en dépit d'elle.

Ce n'est pas de la résignation. La résignation dit que rien ne dure, donc que rien n'a d'importance. Or le rond importe, le lit fait importe, et tous deux importent comme des dissolutions en cours, des choses qui ont du sens précisément parce qu'elles passent.

Vous pouvez observer le même mouvement dans de plus petites choses. Quand vous parlez, chaque mot doit céder la place au suivant ; si le mot « le » refusait de céder la place à « café », il n'y aurait ni phrase ni sens, seulement une note tenue qui ne va nulle part. Il en va de même de la pensée. Une pensée qui ne lâche jamais se durcit en obsession, et une pensée qui ne se pose jamais ne se laisse pas tenir en place assez longtemps pour servir. Le sens vit dans la tenue et le lâcher, ensemble, ni l'un ni l'autre n'étant à lui seul l'essentiel.

Impossible de se soustraire à tout cela. La personne qui vit dans la même maison depuis quarante ans habite elle aussi l'éphémère, elle l'organise seulement plus lentement : les cellules se renouvellent, les pièces vieillissent, l'amour dans la maison ne cesse de changer de forme. Vous pouvez faire comme si de rien n'était, ou composer avec, et composer avec, c'est, lorsque vous vous liez à quoi que ce soit, un lieu, une personne, une pratique, dire seulement, au fond, que vous serez là tant que vous le serez. Et c'est la seule manière d'être là qui soit.

Ce définitif pas tout à fait, c'est reconnaître que les deux extrêmes nets n'ont jamais existé. Pas de stabilité parfaite, pas de dissolution pure, seulement des formes qui tiennent et lâchent dans le même geste, trop tressées ensemble pour qu'on les sépare, même en pensée. Le rond de café sera essuyé. La table finira à la décharge. Et, maintenant même, il y a le fait du rond. Définitif. Et pas tout à fait. Les deux, et toujours.