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Ce dont le sol se souvient

Retournez un carré de potager dans un vieux jardin et la bêche se met à remonter d'autres gens : un bout de tuyau de pipe en terre, un éclat d'assiette bleu et blanc, un bouton, un clou rongé de rouille. Le sol est une archive plus ancienne qu'aucune bibliothèque. Elle perd ses pages plus vite qu'elle ne les dépose, et plus d'une main les lui prend. La charrue arrache au sol sa vie et sa structure et le laisse plus exposé au vent et à l'eau ; la mine prend des chapitres entiers d'un seul coup ; la ville scelle ce qui la porte. Ce qui demeure contient encore plus que nous ne saurons jamais lire.

Le sol ne garde qu'une part de ce qu'on lui donne, et ne trie rien de ce qu'il garde en bon et en mauvais. Chaque feuille tombée, chaque créature morte se replie dans le sol qui les a faites, et le même sol garde le plomb d'un siècle d'essence, le chlordécone épandu de 1972 à 1993 sur les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe, la fine trace radioactive d'armes testées à l'autre bout du monde. Le sol tient ce que nous avons soigné et ce que nous avons répandu dans la même poignée.

Et ce dont nous sommes faits ne nous est que prêté. Les minéraux de vos os ont été empruntés à la roche ; le carbone de vos cellules a déjà été mille autres vies. Nous sommes des arrangements provisoires de la substance même de la terre, rassemblés pour un temps puis rendus. Ce qui ne fait pas de chaque terrain le nôtre.

Tout champ est plein de vies anciennes, et il ne nous revient pas de les déterrer toutes. Une vieille haie a poussé d'un sol retourné par des charrues d'autrefois, par des mains qui étaient libres et des mains qui appartenaient à d'autres. Un agent immobilier vend la vue sur une vallée des Highlands vidée pour les moutons il y a deux siècles, ou les mètres carrés au-dessus d'un lieu de sépulture que rien ne signale, et quelqu'un achète, accroche ses cadres et s'installe.

Le sol a aussi été tenu pour parent, pour ancêtre, pour ce sur quoi repose toute relation, et il l'est encore. Les enclosures et l'extraction ont rompu ce lien par endroits et l'ont abîmé en bien d'autres, et le sol se souvient du tort dans ce qui manque autant que dans ce qui reste : les bisons des plaines, tués par millions, et avec eux la subsistance des peuples qui en vivaient ; les forêts de la Barbade, défrichées pour le sucre jusqu'à ce qu'il faille faire venir le combustible d'outre-mer ; la vallée de Capel Celyn, noyée en 1965 pour que Liverpool ait son eau ; les fins fils de champignon dans le sol, jusqu'à ce qu'une route les coupe ou qu'une charrue les déchire.

Il est tentant d'en faire une consolation, de dire que le sol pardonne, que toute fin n'est qu'un commencement, que la mort est un don que le sol rend sous forme de vie. La moisson le dit, et les os dans le champ restent couchés là où on les a mis. Une part de ce que le sol garde, il la refait, et une part reste un tort : le plomb reste du plomb, et ceux qu'on a chassés ne reviennent pas du seul fait que la terre les a reçus avec douceur. Appartenir à ce lieu, c'est appartenir à un registre qui garde le crime à côté de la moisson, et comprendre que ce qui nous revient est ce que nous lui remettrons ensuite.