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Ce dont le sol se souvient

Du sol qui garde nos torts aussi fidèlement que nos soins

Sous nos pieds s'étend une archive plus ancienne qu'aucune bibliothèque, et une part en a été brûlée. Chaque pas appuie sur des couches de récit : l'humus qui fut un jour la voûte d'une forêt, des os qui furent un jour des créatures respirantes, des pierres polies par des eaux depuis longtemps endiguées ou détournées. Un siècle d'agriculture industrielle a appauvri une grande part de cette mémoire et changé le sol vivant en quelque chose de plus proche d'une poussière stérile. Ce qui reste contient encore plus que nous ne saurons jamais lire.

Il garde tout, et il ne trie pas ce qu'il garde en bien et en mal. Il fait de la mort la vie qui vient ensuite, repliant chaque feuille tombée, chaque créature morte, dans le sol qui les a faites. Il garde aussi le plomb d'un siècle d'essence, les pesticides de décennies de monoculture, la fine trace radioactive d'armes testées à l'autre bout du monde. Le sol tient nos soins et nos torts dans la même poignée, et il ne les distingue pas.

Et nous en sommes faits, en prêt seulement. Les minéraux de vos os ont été empruntés à la roche ; le carbone de vos cellules a déjà été mille autres vies, et le sera mille fois encore. Tenez-vous assez longtemps immobile sur un bout de terrain et quelque chose se déplace en vous, un élan d'appartenance, ou son revers glacé, le malaise de se tenir là d'où l'on ne vient pas. Sous l'un comme l'autre de ces sentiments, le même fait tout nu : nous sommes des arrangements provisoires de la substance même de la terre, rassemblés pour un temps puis rendus.

Tout champ est plein de vies anciennes, même si ce n'est pas toujours à nous de les déterrer. Tessons de poterie et outils rouillés, les os des innombrables qui ont travaillé la terre, les tombes sans nom de ceux à qui l'on a pris le labeur. Une vieille haie a poussé d'un sol retourné par des charrues d'autrefois, soigné par des mains que nous ne connaîtrons jamais, des mains qui étaient libres et des mains qui appartenaient à d'autres. Leur travail est encore là, dans les vers de terre qui retournent toujours cette terre, les oiseaux qui nichent toujours dans ces arbres, la pluie qui tombe toujours selon des rythmes fixés avant que quiconque écrive quoi que ce soit.

Nous avons tendance à marcher sur tout cela comme si le sol n'était que la toile de fond de nos propres affaires. Un promoteur voit un terrain vide qui attend d'être mis en valeur ; un agent immobilier vend la vue et les mètres carrés au-dessus d'un sol qui tient les os de ceux qu'on a chassés pour que cette vue vaille la peine d'être vendue. D'autres traditions ont tenu le sol pour parent, pour ancêtre, pour ce sur quoi repose toute relation, jusqu'à ce que la propriété l'enclose, que l'extraction l'empoisonne et que ce lien se rompe. Quoi que nous possédions, ou qui que nous serve de maître, nos propres cellules retournent à ce sol à la fin, dans le lent retournement qui rend possible la vie suivante. La mort, au moins, reste un commun.

Et il se souvient du mal avec précision. Les bisons qui paissaient ici, et dans leurs os les balles qui les ont tués pour affamer un peuple jusqu'à la reddition. Les forêts qui se dressaient, et dans leurs souches la scie qui a nourri l'expansion. Les rivières qui coulaient, et dans leurs lits asséchés le barrage qui a envoyé l'eau vers une ville lointaine. Il se souvient par la chimie, et par les fins fils de champignon qui joignent racine à racine sur des kilomètres, les fils qu'une route coupe, qu'un herbicide tue, qu'une charrue déchire.

Il est tentant d'en faire une consolation, de dire que le sol pardonne, que toute fin n'est qu'un commencement, que la mort est un don que le sol rend sous forme de vie. La moisson le dit. Les os dans le champ, non. Une part de ce que le sol garde, il la refait, et une part demeure exactement ce qu'elle était : le plomb reste du plomb, la trace reste dans le sol des âges durant, et ceux qu'on a chassés ne reviennent pas du seul fait que la terre a reçu leurs os avec douceur. Appartenir à ce lieu, c'est appartenir à un registre qui garde le crime aussi fidèlement que la moisson, et comprendre que la seule part qui nous reste est ce que nous lui remettrons ensuite. Ce n'est pas y trouver l'absolution.